Rencontre au FIFDA autour de Dhalinyaro de Lula Ali Ismail

Le 9ème Festival International de Films de la Diaspora Africaine s’est tenu à Paris, du 6 au 8 septembre 2019. Un programme ciblé de 9 nouveautés offrait un voyage représentant 11 pays où la diaspora est active. Parmi eux, Djibouti apparaît sur la carte du cinéma grâce au premier long-métrage du pays, Dhalinyaro de Lula Ali Ismail.

Il s’agit d’ouvrir « une réflexion sur le vécu des personnes d’Afrique et d’origine africaine dans le monde », selon Diarah N’Daw-Spech qui anime le FIFDA (*) avec Reinaldo Barroso-Spech. C’est chose faite avec la projection de Dhalinyaro qui marque une collaboration inédite entre des producteurs français et des énergies de Djibouti. (**)

Alexandra Ramniceanu, représentant la production française, est venue dialoguer avec le public en présence de ses collègues et des techniciens français. Elle est aussi la coscénariste de Dhalinyaro avec Lula Ali Ismail et elle revient pour nous, sur la création du film.

– Comment vous avez-vous été impliquée dans ce film ?

Alexandra Ramniceanu : J’ai été recrutée par Gilles Sandoz, le producteur d’origine du film, pour réécrire le scénario. C’est comme ça que j’ai rencontré Lula Ali Ismail. A l’époque, je vivais à New York et ça a été particulier puisqu’elle était entre Paris et Djibouti. On se parlait par Skype, c’était une rencontre magique. Elle avait une manière d’exprimer ce qu’elle voulait dans le film, et j’arrivais à le recevoir et le traduire en scénario. On était en décalage horaire, je lui envoyais des mails la nuit, elle lisait le matin, on se retrouvait en début d’après-midi. Elle me disait : je peux te montrer mes notes, tu as écrit exactement la scène que je voulais. On ne s’était jamais rencontrées, je n’avais jamais mis les pieds à Djibouti. Je connais assez mal sa culture mais parce que son histoire est universelle, on était connectées et on a réussi à écrire quelque chose qui lui ressemble.

– Pourquoi fallait-il réécrire le scénario ?

A.R. : Le producteur et elle n’étaient pas très contents de la première version. Un scénariste avait été engagé et ce n’était pas très profond. Les personnages n’étaient pas suffisamment développés, ça manquait d’ampleur. Pour moi, ça manquait aussi d’un point de vue féminin. On ouvre le film sur la séquence d’une fausse couche et dans le scénario d’origine, c’était un dialogue niché dans une scène de la cour d’école. Ca prenait trois lignes et on passait à autre chose sans plus en parler. Ca a été pour moi, un des points cruciaux de la réécriture : voir avec Lula Ali Ismail ce qu’il était important pour elle de rajouter, ce qu’elle voulait garder de la structure. Si c’était un sujet qu’elle voulait aborder, il fallait qu’on le mette en images parce qu’on fait du cinéma… C’est un événement tellement traumatisant pour une jeune fille qui débute sa sexualité dans un pays où c’est compliqué. On est obligé de le cacher à ses parents. Je voulais qu’on honore ce moment, qu’on le respecte et si elle voulait en parler, il fallait que son intention soit claire. On a retravaillé le scénario de cette manière. Lula Ali Ismail a une énorme pudeur, elle ne voulait pas choquer Djibouti. C’était très important pour elle de respecter les traditions et la morale locale mais en même temps, elle voulait faire un film. Elle a choisi un sujet assez provocateur : le droit des femmes, la liberté des jeunes filles pour choisir leur avenir. Il fallait l’assumer et l’un de mes rôles a été de lui faire assumer son histoire. Donc on a ouvert le film sur la scène de la fausse couche…

– Comment résumez-vous Dhalinyaro ?

A.R. : C’est l’histoire de trois jeunes filles, Hibo, Asma et Deka, qui se rencontrent au lycée, à Djibouti. Elles viennent de trois niveaux sociaux différents. C’est un des aspects étonnants : dans un petit pays comme Djibouti, la population se rencontre dans un lycée public. Toutes les trois vont passer le Bac à la fin de l’année, et il faut qu’elles prennent une décision sur ce qu’elles veulent faire plus tard. Il y a un certain déterminisme, en fonction de leur niveau social. L’une sait qu’elle va être envoyée à Paris, l’autre sait qu’elle va devenir médecin pour subvenir aux besoins de sa famille. Au milieu, il y en a une qui a le vrai choix, c’est-à-dire qu’elle a cet espace que sa mère lui procure, de décider réellement ce qu’elle veut faire. C’est assez naïf parce qu’il y a une vision de Djibouti qui est assez survolée par rapport aux inégalités sociales mais c’est l’histoire de trois jeunes filles qui sont à un tournant de leur vie et qui vont décider de leur avenir.

– Comment pouvez-vous à la base, imaginer des jeunes filles qui vivent à Djibouti pour écrire un scénario sans y être allée ?

A.R. : Se retrouver en terminale et devoir décider de ce qu’on fait plus tard, on l’a tous traversé qu’on soit à Djibouti, à New York, à Paris… Il y a un moment dans la vie d’une jeune fille où on doit choisir. Personnellement, on m’a imposé un choix donc c’est une histoire universelle. Dans ce sens-là, ce n’était pas très difficile de se projeter dans leurs vies. Après il a fallu intégrer la tradition religieuse puisque c’est un pays musulman traditionnel. Lula Ali Ismail me l’a expliqué et je posais beaucoup de questions. J’arrivais avec mes idées et comme l’idée est universelle, j’écrivais des séquences où les filles faisaient certaines choses pour faire avancer le film mais c’était assez rare qu’elle me dise : elles ne peuvent pas faire ça. Le seul point qu’elle n’a pas voulu qu’on écrive, c’est dans l’histoire d’amour un peu étrange entre Deka et un homme plus âgé. Il y avait une scène dans la voiture où je lui faisais embrasser le poignet de la fille et Lula Ali Ismail n’a pas voulu. Elle m’a dit : il ne peut pas la toucher, ce n’est pas possible…

– Ca correspond à la sensibilité des gens de Djibouti. Pourquoi dans le film, la différence de classes est-elle autant soulignée ?

A.R. : Ca fait partie de l’histoire. C’était important de montrer la diversité sociale de Djibouti, que ces jeunes filles se retrouvent dans l’enseignement public. Lula Ali Ismail voulait explorer ce que ça pouvait créer comme tensions, conflits, émotions pour ces jeunes. Une fois qu’elles sortent du lycée, elles se retrouvent chez elles et n’ont pas du tout les mêmes vies. C’est bien montré par les décors et les relations entre les mères et les filles.

– Mais pourquoi ça pose aussi un problème entre les trois amies ?

A.R. : Hibo, la plus riche, vit dans sa bulle et elle va descendre de son piédestal, commencer à vivre parmi les mortels. Evidemment, elle est très méprisante, pleine d’a priori de classe. Elle accepte d’être amie avec les deux autres parce qu’elles lui rendent service au début de l’histoire. Elle leur en est très reconnaissante mais elle ne sait pas humainement, comment gérer ces gens qui ne sont pas de son monde. Ca lui fait faire un grand écart qui explose au moment de son anniversaire où elle se retrouve entre son monde de riches et son monde quotidien. Elle ne sait pas gérer la situation et elle va blesser ses amies. Asma vient d’un milieu très défavorisé, elle vit dans un coin de Djibouti très pauvre, et porte la responsabilité de faire survivre sa famille. Donc elle est très sérieuse et volontaire, elle n’a pas le choix de sa vie. Elle s’autorise une histoire d’amour avec un garçon, ce qui est un interdit énorme. Pourtant, elle arrive, elle aussi, à se décoincer un peu. Deka vient d’une famille où la mère est divorcée du père. C’est la bourgeoisie moyenne. Sa mère est assistante du procureur et c’est quelqu’un qui a dû faire des études.

Lula Ali Ismail

 – Le tournage a-t-il permis de respecter votre scénario originel ?

A.R. : On a dû beaucoup couper. On s’est trouvé confronté à des contraintes financières et on a dû tourner plus vite que prévu. Djibouti étant un pays qui n’a pas de cinéma, où l’on ne sait pas ce que c’est que faire un film, ça a été très compliqué. Tous les jours, c’était une bataille parce qu’on n’était pas nombreux, il n’y avait pas beaucoup de techniciens professionnels. On avait emmené des chefs de poste français, pour l’image, le son, la direction de production, tout le reste c’étaient des Djiboutiens qui n’avaient jamais fait de cinéma. Tous les jours, il a fallu les conduire à comprendre ce qu’était un film. Car un film c’est une machinerie extrêmement mobilisée et s’il y a une chose qui ne se passe pas comme prévu, toute la journée peut être fichue. Quand on est dans un pays où le soleil se couche à six heures du soir, on est obligé de respecter les horaires. On a eu des moments de tension où les déjeuners n’étaient pas servis à l’heure et on perdait trois heures pour faire manger l’équipe… Car c’est un film ambitieux puisque les comédiennes sont non professionnelles, c’est un premier long-métrage, Lula Ali Ismail voulait tourner en Scope dans un pays où il fait extrêmement chaud, où il n’y a pas de rattrapage. Si on avait un problème matériel, on ne pouvait pas en changer.

– Comment avez-vous vécu cette aventure en tant que productrice ?

A.R. : Je suis arrivée avec mon expérience, en disant : il faut que ça se passe comme ça sinon on ne va pas y arriver. Assez vite, il a fallu lâcher du lest, devenir flexible. L’équipe technique a été super.

– Quelle est la répartition de la coproduction ?

A.R. : C’est une coproduction entre la France et Djibouti. Lula Ali Ismail a réussi à apporter la moitié du budget donc c’était conséquent. Elle a fait un travail remarquable de porte-à-porte, de lobbying. Elle a défendu son film de manière merveilleuse. C’est en grande partie grâce à elle qu’on a réussi à financer ce film. Les Djiboutiens étaient complètement derrière nous, ils sont très fiers d’avoir un premier long-métrage. Mais c’était compliqué pour Lula Ali Ismail d’être la réalisatrice et la productrice. Il y avait tellement de tensions qu’on tourne dans son pays. Elle est la représentante de quelque chose de bien plus grand qu’elle. Elle était stressée pendant le tournage mais ça s’est bien passé.

– Du côté français, qu’avez-vous pu avoir comme aides pour la production ?

A.R. : On a eu l’Organisation Internationale de la Francophonie. Dès le départ, on a été accompagnés par Canal+ Afrique. Et c’est tout. Il a eu seulement des aides à l’écriture au tout début. C’est regrettable parce que je pensais que s’il y avait une vocation notamment du CNC, de Cinémas du Monde, c’était justement d’aider à appuyer de nouveaux talents. Je ne vois pas ce qui pouvait représenter le mieux leur mission : aider une jeune femme comme Lula Ali Ismail à faire le premier film de son pays. C’est un événement… J’ai du mal à comprendre la résistance assez forte qu’elle a rencontrée à toutes les étapes de la production.

– Est-ce un budget conséquent ?

A.R. : Non, c’est un budget de 600 000 euros. Donc la part française est de 300 000 euros.

– Est-il difficile de trouver des distributeurs pour Dhalinyaro ?

A.R. : On rencontre non pas de la résistance mais un manque d’intérêt. Les distributeurs français sont débordés, il y a énormément de films qui sortent par an. Quand il y a une petite aventure comme la nôtre qui arrive sur le marché, on ne rentre dans aucune case et on leur complique la vie. Mais c’est un film qui demande à être vu. On parle d’éducation, de droit des femmes, de plein de choses…

 

(*) Le 9ème FIFDA, établi dans deux salles parisiennes, est organisé par l’Association Festival des Films de la Diaspora Africaine, établie à Paris en 2009. Elle a pour mission de présenter des films issus de l’Afrique et sa diaspora, en renforçant le rôle des réalisateurs africains et d’origine africaine, dans le cinéma mondial contemporain. Pour élargir son impact, le FIFDA a établi une branche de distribution de films d’Afrique et sa diaspora, en version sous-titrée français ou anglais, disponibles sur : fifda.org

(**) Dhalinyaro est coproduit par Samawada films à Djibouti, Les Films d’en Face et Maia Productions en France.

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Author: Michel Amarger

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