Rafiki : deux Kenyanes en amour

L’homosexualité n’a pas bonne presse dans la plupart des cultures africaines et peu de cinéastes se risquent à traiter frontalement le sujet. Alors la Kenyane Wanuri Kahiu a fait choc en présentant au Festival de Cannes 2018, à Un Certain Regard, Rafiki qui conte l’amour de deux femmes à Nairobi. Cette fiction consacre le travail d’une cinéaste connue pour From a Whisper, 2008, son premier long-métrage sur les attentats des ambassades américaine de Nairobi et Dar es Salaam en 1998, puis For Our Land, 2009, portrait pour la télévision de Wandari Maathai, prix Nobel de la Paix, et Pumzi, 2009, court-métrage plébiscité au Festival de Sundance comme aux JCC de Tunis.

Rafiki est né du désir du producteur Steven Markowitz de porter à l’écran des œuvres de la littérature africaine d’aujourd’hui. L’adaptation de la nouvelle Jambula Tree de Monica Arac de Nyeko, sert ce projet. Transposé d’Ouganda à Nairobi, le scénario conserve l’esprit du livre, en renforçant la relation des héroïnes avec les pères. Le titre, Rafiki, « est le mot qu’on emploie en swahili au Kenya, quand on est engagé dans une relation et qu’on ne veut pas définir la nature de la relation », précise la réalisatrice. « On dit juste : c’est mon amie. »

L’histoire montre l’attirance de Kena et Ziki pendant la campagne électorale où leurs pères s’affrontent. Kena, cheveux courts, fait du skate et fréquente Blacksta qui cherche à la séduire en moto. Son père, épicier, est le candidat de la classe populaire. Ziki, robes et mèches bleutées, est de milieu aisé. Son père fait campagne en costume et camionnette. Les deux lycéennes se découvrent un même désir charnel et amoureux. Et dans le quartier où les commérages vont bon train, et où les homosexuels sont stigmatisés, ce rapprochement est mal vu jusqu’à ce que les parents l’apprennent, s’en mêlent. L’amour des deux filles doit alors surmonter la répression familiale, sociale, la séparation, pour s’affranchir.

Wanuri Kahiu met en scène des héroïnes qui s’affirment. « Je voulais examiner la confrontation entre leur ambition et ce qui se joue au sein de leur famille », commente-t-elle. « Même si les parents ne comprennent pas leurs filles, ils ne les rejettent pas totalement. » La condamnation de l’homosexualité n’est ainsi pas traitée de manière dramatique même si les deux héroïnes sont fortement malmenées quand on les découvre serrées ensemble. Et Wanuri Kahiu n’occulte pas le regard de l’église, où se rendent les deux familles, qui prône la haine des homosexuels par des sermons virulents. Lorsque la mère de Kena veut la purifier, le prêtre cherche à nier son identité pour la changer au nom de la norme religieuse et sociale en vigueur au Kenya.

Le poids de la communauté encercle les deux amoureuses. « Il y a toujours cette impression que quelqu’un vous écoute, ou s’invite dans la conversation », relève Wanuri Kahiu. « Tout le monde se connaît et tout se sait, la vie privée est un luxe. » Alors les étreintes de Kena et Ziki se font à l’écart, dans une camionnette qui leur sert de repaire. « Le quartier bruyant, éclatant, intrusif s’opposait parfaitement à l’espace secret, calme, intime, que les filles essaient de créer. » Le regard de Samantha Mugatsia, plasticienne et musicienne, qui joue Kena, et celui de Sheila Munyiva qui est Ziki, scellent avec brio la force du désir féminin.

Le style de Rafiki, plein de couleurs vives, très rythmé, épouse les situations des héroïnes. « Quand elles sont dehors, dans des lieux bruyants, pleins de monde, on a voulu créer à l’image une sensation de déséquilibre, l’idée qu’on est envahis par les couleurs et les sons », expose Wanuri Kahiu. « Quand elles se retrouvent seules, il fallait que tout soit plus fluide, tranquille, comme si elles avaient trouvé une forme de sérénité. » Truffé de références picturales d’artistes qui valorisent les vibrations africaines, le film prône l’affirmation de soi comme l’indique la cinéaste : « Rafiki témoigne de la nécessité de déterminer qui on veut être par rapport à ce modèle, du désir d’aller au bout de ses rêves et de ses passions, tout en continuant à être accepté par la société dans laquelle on vit. »

Ainsi en exposant l’homosexualité bannie au Kenya, la réalisatrice s’est heurtée à la censure qui interdit le film. Pourtant elle livre une image dynamique de la population de Nairobi avec le concours d’artistes inventifs comme Muthoni Drummer Queen pour la bande-son, Jebet Nava pour le générique. Cofondatrice du collectif Afrobubblegum, fait pour créer des images « fun, féroces et frivoles », Wanuri Kahiu défend « l’idée de la création pour l’amour de la création, et aussi le fait que les Africains doivent se voir comme des gens plein de joie et d’espoir. » Ce credo est exalté par Rafiki qui se veut « un message d’amour et de soutien à ceux d’entre nous qui doivent choisir entre l’amour et la tranquillité ». Car la cinéaste est persuadée que « la seule manière de changer les choses, c’est de le faire à travers la joie, l’espoir et le fun. »

 

LM Fiction de Wanuri Kahiu, Kenya / Afrique du Sud / France, 2018, sortie France : 26 septembre 2018

Vu par Michel AMARGER (Afrimages / Médias France)

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Author: Michel Amarger

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