Makena Diop : « Parler d’où je me trouve »

Célèbre acteur et conteur, Makena Diop était l’invité des Rencontres des Cinémas du monde de Ste-Jalle (Drôme, France) en juillet 2018. Ce fut l’occasion d’un passionnant échange sur le conte, le métier d’acteur, l’exil et le rapport à la terre natale.

Olivier Barlet : Le prénom Makena est peu courant, contrairement à Diop, si répandu au Sénégal !

Makena Diop : Oui, c’est le poète Birago Diop qui disait : « Si tous les fous ne sont pas des Diop, tous les Diop sont des fous ! »

Olivier Barlet : Ce qui est très intéressant avec votre parcours, c’est qu’on fait le pont entre le théâtre, le cinéma et le conte. Votre formation est théâtrale, vous fondez la Compagnie du Toucan et participez à la Cie du Negro théâtre, et jouerez essentiellement au théâtre jusque dans les années 80.

Makena Diop : Le théâtre reste ma passion première. Cette passion continue toujours. Et continuera jusqu’au bout !

Olivier Barlet : Si je voulais revenir sur vos débuts, c’est que vous avez aussi été dans les villages pour recueillir des contes et que vous avez participé à des ateliers de théâtre à l’hôpital psychiatrique de Fann où exerçait encore le professeur Henri Colomb, dont le travail a été rappelé récemment dans le film de Boris Lachaise, Ce qu’il reste de la folie. Cet ancien médecin militaire pratiquait une sorte d’ethnopsychiatrie avant l’heure, donnant une large place aux thérapies traditionnelles (notamment le ndoep) et à la famille en ouvrant l’hôpital aux accompagnants.

Makena Diop : Oui, un village avait été créé à côté avec les accompagnants et les pratiques traditionnelles, si bien que les deux thérapies étaient pratiquées. J’étais alors au Conservatoire, où un professeur, Jean-Claude Sergent, travaillait beaucoup sur la psychothérapie de groupe. Tous les vendredis, nous allions à Fann où se pratiquait le penk sous l’arbre à palabres : les malades rencontraient les médecins et posaient leurs doléances. Le jaraaf, intermédiaire entre le corps médical et les malades, et lui même malade, – un ancien instituteur qui connaissait dans sa vie des périodes régulières de désordre mental –  après avoir écouté et traduit les doléances du malade, concluait lui-même devant toute l’assemblée : « Je me suis demandé… etc. »

Nous venions y créer une situation car on croyait qu’il était positif pour un malade de revivre ce qui l’avait rendu malade. J’y avais entendu l’histoire d’un malade qui se levait tous les matins pour balayer et nettoyer un endroit où les malades prenaient leurs médicaments et venaient se reposer. Tout le monde en était content. Un jour, ils se sont regroupés pour réunir un petit pécule et lui donner en remerciement. Le lendemain, le malade a appelé à une réunion pour dire que ce qu’on lui avait donné était très peu pour ce que cela valait. Il a déclaré au médecin qu’il s’était demandé jusqu’où allait l’ambition de l’homme : tant qu’on ne lui demandait rien, il le faisait volontiers mais dès qu’on a introduit le rapport marchand, il a trouvé qu’il y avait exploitation !

Nous allions aussi dans les communautés rurales recueillir les contes en voie de disparition car ceux qui les détenaient disparaissaient. Je l’ai fait avec les Archives culturelles et le Centre d’études des civilisations : recueillir et transcrire des contes pour leur conservation. Comme le dit Hampâté Bâ, un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle : il fallait préserver cette richesse.

Olivier Barlet : S’il me semblait important de revenir sur ces deux aspects de votre formation, c’est que dans les deux cas, il s’agissait de prendre en compte la pertinence de la tradition sans s’y enfermer. Ce pont entre les deux cultures fait véritablement partie de votre parcours.

Makena Diop : Oui, c’est très important. Quand j’étais petit, de l’ordre de sept ans, je m’échappais pour suivre mon oncle, Niokhobaay, qui était conteur populaire. Il créait des cercles pour raconter des histoires, et utilisait même ses enfants, allant jusqu’à faire de son bébé un personnage. Je le regardais et quand je rentrais le soir chez moi, fatigué et sale, ma mère s’exclamait : « où était donc cet enfant avec ses longues jambes ? » Je me couchais en me remémorant ces histoires incroyables. Sans doute ce vieil oncle m’a-t-il ouvert la voie, et poussé à reconstituer ce patrimoine.

Lire la suite sur le site d’Africultures

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Author: Olivier Barlet

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