Les Misérables ou l’envers de La Haine !

Ladj Ly et l’équipe du film sont venus présenter les Misérables à l’UGC Ciné-Cité de Strasbourg le 30 août au soir devant une grande salle pleine et un public qui a salué la justesse, le réalisme et la volonté de comprendre les différents acteurs du drame d’une banlieue livrée à elle-même dans un récit qui se déroule sur deux journées.

Les Misérables

Le film ouvre sur une foule jeune, masculine et animée qui converge par le RER vers la capitale pour fêter la victoire de la coupe du monde de football, la joie explose dans une unité nationale rarement ressentie. Puis le film plonge le spectateur dans le quotidien d’une équipe de trois policiers et son regard est porté par Stéphane, un nouvel agent muté de Cherbourg dont c’est le premier jour. Ce dernier assez taiseux regarde avec beaucoup de circonspection les pratiques de ses collègues qui le testent. Le harcèlement des jeunes commence par celui de jeunes filles qui attendent à l’arrêt de bus, auxquelles le chef de l’équipe tente de faire peur sans aucune raison leur reprochant d’avoir fumé en ramassant au sol le reste d’un joint encore fumant. On suit filmé serré souvent dans la voiture, la relation entre les trois policiers qui évolue, et leur rapport au quartier saisi à hauteur d’une vitre de portière. La façon dont ils interagissent avec les différents leaders du quartier, les jeunes, une bande de petits lascars sympathiques de 12 à 14 ans qui essaient tant bien de mal de se protéger de la tension et des violences, pris entre les Frères musulmans qui leur font la morale et leur servent le goûter, le maire qui n’agit que s’il peut y gagner quelque chose, et les parents dépassés quand ils sont présents à l’image, tout en meublant les longues heures de la journée. On y sent l’absence d’espace à soi, l’absence d’aucun moyen pour réaliser des projets. Poussés dehors par les parents, il ne leur reste qu’à faire de la luge dans un terrain vague avec les couvercles des poubelles. Un vol monte les propriétaires d’un cirque contre le quartier, et la recherche du coupable dégénère dans une bavure policière qui a été filmée. C’est alors le début d’une course-poursuite plus importante pour les policiers que le secours porté à la victime. Jusqu’à ce que les jeunes décident de prendre une revanche.

Encore une fois, dans ce film sur la banlieue en perdition, les femmes ne sont que très marginalement présentes. Elles subissent le harcèlement des policiers, s’insurgent lorsqu’elles sont filmées à leur insu par les objectifs baladeurs des téléphones portables de ces mêmes mômes, mais négocient pour qu’on les filme lorsqu’elles font un match de basket. Les mères aussi apparaissent à la maison, toujours solidaires (la tontine), et défendant pied à pied leurs enfants contre les brimades policières. Le rapport de force qui se joue et se rejoue, dans la permanence d’une tension destinée à rappeler le rapport de domination, ne peut que mener à l’escalade de la violence au centre du dispositif et pendant le débat qui suivit, on a plusieurs fois fait référence à La Haine (Matthieu Kassovitz 1994), un film coup-de-poing considéré comme semblable 25 ans plus tôt.

La Haine

Et pourtant, si le constat des deux films est tout aussi pessimiste, si les forces en présence sont bien la police et les jeunes du quartier, Les Misérables est à bien des égards l’envers de La Haine. La Haine part des stéréotypes véhiculés par le rituel du 20h télévisé, Les Misérables s’attache à un court moment de liesse populaire témoignant d’une France multiculturelle vécue dans le bain de foule. La Haine établit très tôt la géographie d’une cité, posée comme le lieu de la tragédie, et les rapports de pouvoir qui structurent les mouvements des uns et des autres, Les Misérables pénètre dans la cité par le regard situé et limité d’un policier qui est aussi l’accès du spectateur au quartier qu’on découvre ainsi par petits bouts, un dédale dans lequel on se perd. Si La Haine fait de la police un bloc anonyme, dépersonnalisé et déshumanisé, une ligne de CRS et de fourgons, Les Misérables fait passer les trois policiers dans le même camp que celui des jeunes alors même qu’ils ne cessent d’exercer une domination. Ce sont les policiers qu’on voit brièvement dans leur vie personnelle, pour certains en cité et dont la vie est aussi vide, morne et médiocre que celles des jeunes. À l’inverse, là où La Haine s’attachait à l’intériorité de jeunes de différentes origines, les représentant également au jour le jour dans leur entourage familial, les Misérables montre les gamins solidaires dans l’espace public dont les portraits se forgent au contact des différentes figures de l’autorité légitime plutôt que dans leur vie familiale et intime dont on ne sait rien ou très peu.

Et cet écart n’est pas sans effet sur la représentation du monde de la banlieue que propose le film ! Alors que la Haine était assez manichéen dans sa représentation de trois jeunes héros tragiques ancrés dans leur temps et profondément humains dans un monde dépourvu de justice sociale, Les Misérables met en scène des protagonistes qui agissent en fonction de la capacité d’agir qu’ils ont à un moment donné, de la nécessité qui les anime dans la lutte pour la conservation de leur place, davantage que déterminés par des convictions personnelles, une croyance ou un sens moral que par ailleurs ils peuvent avoir. L’immense différence est ainsi que Les Misérables montre une société dans laquelle des individus atomisés, la police comme les jeunes, ont perdu de vue l’ordonnancement global du monde qui régit les rapports de domination auxquels ils participent et qui les engagent dans une lutte de pouvoir qui consiste à briser en permanence toutes les solidarités. L’affrontement final est ainsi fondé sur l’affranchissement total de toute autorité légitime dans un soulèvement populaire dont la cohésion n’a d’autre ressort que la force du ressentiment. Là encore, l’envers de la liesse dans laquelle le film a commencé ! Le film s’arrête à un moment de tension extrême qui met deux protagonistes face-à-face, un jeune et un policier, et pose la question du geste de celui qui a le pouvoir, le jeune. Ce faisant, le film laisse hors-champ, l’arrivée imminente des renforts qu’un policier a demandés, et la répression à laquelle elle va donner lieu. À ce titre, le film est extrêmement sombre, car le soulèvement des jeunes hommes comprimé dans une cage d’escalier plongée dans la pénombre ne fera que renforcer l’oppression. Une seconde d’un pouvoir illusoire ! Un débat sur le film peut-il faire l’économie d’une réflexion sur une telle différence ?

Les Misérables

Une autre question demeure : À quoi cette empathie des spectateurs tient-elle ? Si les jeunes protagonistes avaient eu quatre ou cinq ans de plus et si leurs larcins étaient moins fantasques, auraient-ils attiré la même sympathie ? Tous les jeunes de banlieue ont eu 12 ans…

La discussion qui suivit fut l’opportunité pour de nombreux jeunes et quelques moins jeunes de manifester le plaisir de se voir enfin à l’écran, et d’exprimer une véritable reconnaissance au réalisateur. La discussion a souvent été structurée par des positionnements identitaires, faire partie des 20 % [qui vivent en cité] ou des 80 % [qui n’y vivent pas]. Ladj Ly a reconnu qu’il n’était pas cinéphile et ne pas avoir fait un film avec des références cinématographiques, ce qui prouve qu’un film peut être l’aboutissement d’autre chose que d’une réflexion en cinéma… Mais en même temps, quel est l’enjeu social et politique d’un tel film si le débat ne peut nous amener vers une réflexion sur la construction filmique des rapports de pouvoir qui traversent le film comme la discussion à laquelle il donne lieu ?

 

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Author: Patricia Caillé

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