La vidéo à la demande en Afrique francophone, vers une nouvelle dynamique ?

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Table-ronde organisée par Unifrance le mercredi 9 décembre 2020 à 10h00 à l’Institut Français de Dakar (en ligne et enregistrée) dans le cadre des 4èmes Rencontres du cinéma francophone en Afrique au sein du festival Dakar court.

Participants :

Mme Sara May, directrice des acquisitions chez Netflix

Mme Marjorie Vella, directrice des acquisitions à TV5 Monde

Habib Bamba, directeur de la Transformation, du Digital et des Médias d’Orange Côte d’Ivoire

Laurent Sicouri, directeur des acquisitions de programmes à Canal+ International

Jean Fall, fondateur de Cinewax et de la plateforme OAFF

Quentin Deleau, responsable du développement numérique à UniFrance

Modération : Jean-Christophe Baubiat, chargé des pays francophones à UniFrance

 

En introduction, Jean-Christophe Baubiat précise que ce sujet est relativement nouveau pour le groupe francophone d’UniFrance qui s’est, jusqu’alors, plutôt intéressé au retour de l’exploitation en salle en Afrique. Mais la pandémie est passée par là, les salles de cinéma ont fermé dans la plupart des pays et la consommation de films s’est faite via la télévision linéaire mais également via les plateformes de vidéo à la demande par abonnement ou à l’acte. Aussi, il était évident que la question du développement de ce mode de consommation des images en Afrique devait figurer au menu de ces 4es Rencontres du cinéma francophone.

 

Il présente les différents intervenants en commençant par Sara May, responsable des acquisitions chez Netflix. À la question du nombre d’abonnés en Afrique, celle-ci préfère ne pas répondre dans la mesure où cette donnée évolue constamment. Une chose est sûre, Netflix est à l’aube de son implantation en Afrique et comme pour toutes nouvelles régions, le géant de la SVOD se concentre sur la fabrication de séries originales. Dans un premier temps, l’Afrique du Sud et le Nigéria sont les deux marchés ciblés avant de s’ouvrir vers de nouvelles régions dont éventuellement l’Afrique francophone. Sur les stratégies de développement, la première démarche est de regarder les éventuels partenariats avec les télécoms pour faire des offres puis, dans un deuxième temps, travailler sur les contenus pour rendre exponentielle, donc avec une croissance rapide et continue, la production locale, en langue locale avec des talents locaux et essayer de mettre à l’échelle cette production en commençant par les séries. Pour l’instant, le cinéma est toujours en collaboration avec un producteur local, il y a des projets mais Netflix se concentre surtout sur les acquisitions en essayant de bâtir un catalogue de films frais. Concernant l’Afrique francophone, l’horizon de développement de contenus originaux est plutôt fin 2022.

 

Jean-Christophe Baubiat passe ensuite la parole à Habib Bamba, directeur de la Transformation, du Digital et des Médias chez Orange Côte d’Ivoire qui précise son rôle selon 3 aspects :

  • Accompagner l’accélération de la transformation digitale d’Orange Côte d’Ivoire y compris en interne,
  • Le pilotage opérationnel des canaux digitaux (sites web, applications notamment l’application TV d’Orange),
  • Le volet médias avec le focus sur les contenus digitaux sur les plateformes fixe et mobile, jusqu’à la production.

L’accompagnement de l’écosystème est un 4e aspect de ce travail avec plusieurs outils dans l’Orange Digital Center : Orange Fab, Digital Academy, Fab Lab…

L’offre VOD passe par la TV d’Orange Côte d’Ivoire, une plateforme fixe et mobile en s’appuyant sur les atouts d’Orange en tant qu’opérateur Telecom : la fibre pour le fixe et l’infrastructure permettant de proposer la data pour le mobile. Cette plateforme permet, via mobile en téléchargeant une application, d’avoir du contenu linéaire et VOD, soit une quarantaine de chaînes locales et internationales et une section VOD avec de la TVOD mais surtout des contenus locaux via des partenariats ou des acquisitions. Cette même plateforme est disponible sur la TV de salon avec une box et la fibre. La consommation est aujourd’hui à 95% via le mobile et le reste en fixe. Le modèle mobile inclut la data, ce qui permet de toucher beaucoup plus de monde alors que le fixe est limité aux abonnés qui ont la fibre. La force d’Orange aujourd’hui est précisément dans cette offre mobile qui inclut de la data. Dans les coûts des VOD, il faut donc amortir aussi ce coût de la data. Il ne faut pas avoir les deux. Sur certaines plateformes, vous devez d’une part acheter le contenu et d’autre part consommer de la data, ce que les clients d’Orange ne sont pas prêts à faire. Le challenge est toujours dans le rapport entre le coût et l’intérêt pour le contenu.

 

Laurent Sicouri directeur des acquisitions de programmes à Canal+ International évoque rapidement le partenariat avec Multichoice, distributeur des chaînes francophones du groupe sur les territoires anglophones et partenaire pour la création de contenus. Il annonce notamment l’arrivée d’une nouvelle série précoloniale épique intitulée Blood Psalms (Afrique du Sud) dont le tournage est terminé et qui sera une sorte de Game of Thrones africain. Concernant les productions en cours en Afrique francophone, Canal+ a déjà financé 8 séries avec les auteurs locaux et les partenaires. Dans le cinéma, l’accompagnement est plus modeste que les séries mais démarre dès le développement du projet avec des producteurs locaux. Sur le prochain lancement (1er trimestre 2021) de MyCanal en Afrique, il s’agit d’avoir la même plateforme qu’en France et qui a déjà été lancée dans les TOM et en Pologne. C’est une plateforme qui permettra de visionner aussi bien des contenus des chaînes tierces que celles du groupe Canal+, le replay et un corner ciblé sur la consommation africaine. D’un rôle de simple éditeur, Canal a migré avec cette application MyCanal vers celui d’agrégateur d’autres chaînes et plateformes SVOD, comme en France avec Netflix. Sara May ajoute qu’il y a de la place et de la marge avant que les opérateurs ne se cannibalisent. Habib Bamba est tout à fait d’accord sur ce point affirmant que le client veut de l’abondance. Par son offre associant mobilité et moyens de paiement, Orange est par nature prête à s’associer avec des partenaires comme c’est déjà le cas avec le Pass Canal via la TV d’Orange.

 

Jean-Christophe Baubiat se tourne alors vers Marjorie Vella, directrice des acquisitions à TV5 Monde. Le 9 septembre dernier, TV5 Monde a lancé TV5 Monde plus, première plateforme mondiale gratuite et francophone, née de la volonté des gouvernements français et canadien à l’occasion du dernier Sommet de la francophonie. C’est une plateforme qui a pour objectif la « découvrabilité » de la production francophone dans le monde, un concept que précise Marjorie Vella. « C’est très simple, c’est pouvoir découvrir gratuitement dans le monde entier, l’ensemble et le meilleur des productions francophones de chacun des 5 pays bailleurs de fonds : la France, la Suisse, la Belgique, le Québec et bien entendu aussi des contenus d’Afrique francophone. On régionalisera l’offre mais c’est avant tout une mission de service publique comme l’est TV5 contrairement aux autres intervenants. On ne se positionne pas du tout en concurrence mais on offre une alternative aux plateformes payantes. On propose des contenus déjà francophones (donc pas d’Afrique anglophone) et, comme dit Sara May, il y a de l’espace pour se différencier. Cette plateforme est disponible sur le web mais aussi via une application. Elle pourra être embarquée par les opérateurs dans les différents pays. C’est une offre généraliste qui, en dehors des évènements sportifs et de l’actualité, montrera tous les genres de programmes : cinéma, séries mais aussi webcréations, du documentaire, du divertissement, de grands concerts, des émissions sur la jeunesse qui suscite une forte attente. » Et elle est aussi constituée de programmes exclusifs. TV5 l’a lancée avec une série franco-sénégalaise Wara en exclusivité sur la plateforme, n°1 des consommations et qui était en tournage lors des 2e Rencontres du cinéma francophone, la boucle est bouclée. TV5 Monde plus ne fonctionnera pas par corners d’origines mais préfère thématiser par genres et mettre au même niveau tous les programmes. Bien sûr, il y aura plus de contenus africains en Afrique mais ils seront aussi proposés dans d’autre territoires comme l’Europe où les contenus africains marchent assez bien. La régionalisation (8 plateformes) passera surtout par la gestion via le géoblocage des droits des 5 500 heures du catalogue mais aussi par l’animation, les recommandations de la plateforme. Cela permettra de proposer MyFrenchFilmFestival du 15 janvier au 15 février sur une bonne partie de l’Afrique et du Maghreb. Marjorie Vella précise pour finir que les programmes sous sous-titré en 5 langues : le français, l’anglais, l’espagnol, l’arabe et l’allemand.

 

Il s’en suit un échange sur la publicité qui est présente sur TV5 Monde Plus mais pas dans les contenus alors qu’elle est totalement absente de plateformes SVOD comme Netflix ou MyCanal, ce qui renforce encore leur attractivité.

 

Jean-Christophe Baubiat passe la parole à Quentin Deleau sur MyFFF (My French Film Festival) lancé il y a 10 ans par UniFrance et disponible sur l’Afrique. Il rappelle le concept : premier festival de films francophones entièrement en ligne créé en 2010 avec pour objectif de montrer le meilleur du jeune cinéma francophone à un public international qui n’a pas forcément accès à ce type de cinéma plutôt indépendant. Le principe, c’est 10 longs métrages, 10 courts métrages en compétition, une trentaine de films au total, tous en langue française et sous-titrés en 10 langues, disponibles pendant un mois sur la plateforme dédiée mais aussi les 60 plateformes partenaires dans le monde. En 10 ans, MyFFF c’est plus de 120 longs et 120 courts pour des dizaine de millions de vues, de 40 000 en 2011 à 12 millions de vues pour la dernière édition qui a eu lieu juste avant le confinement. La stratégie part d’une production diversifiée qui représente les différents genres du cinéma francophone. Tous les films ne vont pas marcher partout mais chaque film va marcher quelque part. MyFFF est un outil pour mieux connaître les publics du cinéma francophone en VOD dans le monde grâce aux données de consommation qui sont mise à disposition des adhérents d’UniFrance. En Afrique, le festival est disponible sur la plateforme myfrenchfilmfestival.com mais aussi sur Orange en Côte d’Ivoire et au Sénégal depuis quelques années et bientôt sur TV5 Monde Plus pour tout le continent africain pour l’édition qui arrive. Le festival est entièrement gratuit en Afrique, longs et courts mais ce n’est pas le cas partout dans le monde. Côté chiffres, MyFFF a fait un peu plus d’½ million de vues en Afrique. Après les 3 pays du Maghreb, la Côte d’Ivoire et le Sénégal sont dans le top 5 des pays et la grande majorité de ce ½ million de vues va aux courts métrages, le smartphone représentant 50% des consommations enregistrées sur l’ensemble du monde. Sur les contenus africain, Quentin Deleau rappelle avoir montré La Pirogue de Moussa Touré et tout en affirmant la vocation francophone de l’opération, appelle les partenaires institutionnels africains à s’engager auprès du festival comme l’ont fait Telefilm Canada, Wallonie Bruxelles images et Swiss Films.

 

Jean-Christophe Baubiat enchaîne avec Jean Fall qui a aussi lancé un festival en s’inspirant de MyFFF avant de créer une plateforme permanente. Il précise d’abord que Cinewax est arrivée avant l’OAFF (Online African Film Festival) puisque Cinewax est l’association qui fait la promotion des films africains depuis 2015 en commençant d’ailleurs par des séances au Sénégal puis des festivals en France. En 2018, pour étendre la visibilité des films et en s’inspirant de MyFFF notamment sur le format, Cinewax crée l’OAFF en s’intéressant uniquement aux films africains et de la diaspora, très peu visibles à l’échelle mondiale et en privilégiant la jeune création (courts métrages, premiers films…). Beaucoup d’œuvres récentes, entre 2016 et aujourd’hui, n’ont pas trouvé leur public comme, par exemple, le film Somos Calentura, film afro colombien qui a été un gros succès en Colombie mais n’a pas été vu même dans les pays limitrophes. Jean Fall donne ensuite quelques chiffres : 2018, 30 jours, 20 longs métrages et 10 courts métrages = 500 spectateurs dans 15 pays, 2019, 32 pays et 1 000 spectateurs et pendant le confinement, ouverture de la plateforme dès avril et le nombre de spectateurs a alors explosé de 1 000 à 10 000. La seule différence a été d’ajouter au modèle payant la possibilité, selon un modèle Freemium de découvrir gratuitement une partie des films pendant quelques jours. À partir du 14 octobre de cette année 2020, la plateforme est ouverte mondialement en tant que web App et bientôt d’autres applications. L’idée est d’être une sorte de festival permanent sur lequel on va retrouver des films et des collaborations avec d’autres festivals ou plateformes afin d’événementialiser la diffusion des films africains et des diasporas. Aujourd’hui, selon lui, ce qui prime, c’est le contenu plus que le nombre d’heures. Il faut garder l’intérêt des spectateurs en leur proposant des nouveautés. Concernant la tarification, 8 euros par mois comme Netflix, elle est liée à la qualité (HD) des contenus sur l’OAFF mais l’offre Freemium permet de voir des films gratuitement. Le tarif varie aussi selon les pays repartis dans 8 zones en fonction des capacités de paiement : 3 000 FCFA en Afrique subsaharienne francophone et 5 $ dans les pays anglophones. Sur la part du court métrage, elle est dominante à cause des habitudes de consommation. En termes de programme pour l’OAFF, c’est un équilibre de 60% de longs métrages et 40% de courts.

 

 

Marjorie Vella pose la question du téléchargement qui permet d’éviter de consommer de la data, ce qui est fondamental en Afrique et ainsi pouvoir visionner des programmes plus longs. Jean Fall lui répond que ce n’est pas prévu à ce jour. L’idée pour l’OAFF est d’être repris par des opérateurs locaux. Marjorie Vella précise que la fonctionnalité devrait être opérationnelle sur TV5 Monde Plus d’ici l’été 2021.

 

Jean-Christophe Baubiat évoque la question de la rémunération des auteurs si acquisition par OAFF, par exemple d’un court métrage réalisé par les jeunes de Dakar Court. Jean Fall précise qu’il y a deux modes de fonctionnement : par MG (minimum garanti) ou en partage de recettes sur le nombre d’abonnés pour des films qui restent sur la plateforme. Et pour ceux programmés au cours de festivals c’est au forfait. Pour inscrire des films notamment sénégalais (le Sénégal est son pays de cœur), ce que souhaite vivement Jean Fall, les informations sont sur Instagram et sur la plateforme.

 

Retour sur la programmation et notamment la place du court métrage. Pour Netflix qui a, par le passé, diffusé quelques courts métrages primés en festival, ce n’est pas un vecteur de contenus et l’expérience a été abandonnée. Pour Orange, non plus, les courts métrages ne sont pas très populaires. Ce sont plus des contenus très courts humoristiques qui cartonnent. Orange est partenaire de MyFFF et s’en félicite.

 

À la question de l’efficacité de OAFF ou de MyFFF pour promouvoir les œuvres peu diffusées, Marjorie Vella estime que tous les moyens sont bons pour mettre en avant les œuvres qui ne circulent pas ou ne sont pas assez regardées. La multiplication des offres est positive, chacun peut y trouver son compte. Opinion partagée par Habib Bamba qui veut proposer un maximum de canaux avec des festivals temporaires ou d’autres plateformes. Orange a aussi contribué au lancement de la NISSA, la nuit ivoirienne du 7e Art, équivalent des César ou des Oscars relayés sur Orange.

 

Sur la diffusion du court métrage, Laurent Sicouri évoque le bouquet africain qui diffuse en France les chaînes africaines mais propose également une plateforme de contenus africains qui s’appelle + d’Afrique pour la diaspora et où sont diffusés des courts métrages. Marjorie Vella lui pose la question des créations originales. Laurent Sicouri lui répond qu’il y a des acquisitions qui passent par la France mais aussi des coproductions comme La Nuit des rois.

 

Jean Fall pose à tous la question du soutien aux jeunes talents via la production de web-séries. Canal+ le fait, lui répond Laurent Sicouri, notamment à travers Canal+ University avec des programmes visant précisément la production de courts métrages qui sont ensuite préachetés par la chaîne et diffusés dans le cadre de festivals comme Dakar Court.

 

Sur ces mots qui permettent de rendre hommage au travail du festival Dakar Court, Jean-Christophe Baubiat conclut et remercie les intervenants pour leur participation avant de passer la parole au public à Dakar après la diffusion de cette table ronde préenregistrée.

 

À Dakar, les questions étaient surtout adressées à Laurent Sicouri, seul intervenant ayant fait le déplacement. Il a notamment confirmé, en présence de sa réalisatrice Maïmouna Doucouré, que Mignonnes, film soutenu par Canal+ sera diffusé au mois de mars. Il a également cité Oumar Sall et Kourtrajmé comme partenaires de formation de Canal+ University au Sénégal. À noter une belle intervention d’une jeune réalisatrice de Talent Dakar Court se plaignant, après avoir écouté la table ronde, du choix de l’Afrique anglophone par les grands opérateurs comme Netflix et Canal+. Laurent Sicouri lui a répondu que plusieurs séries et 2 courts métrages sont en cours de production au Sénégal et que Canal+ souhaite s’y impliquer encore davantage dans les années qui viennent. Il a également précisé ce que sera MyCanal lancé en 2021 et dit quelques mots sur les synergies du groupe notamment avec CanalOlympia.

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Author: Olivier Barlet

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