Aminata Dramane Traoré et Christiane Taubira au colloque du Fespaco

Le colloque « Confronter notre mémoire et forger l’avenir d’un cinéma panafricain dans son essence, son économie et sa diversité » qui s’est tenu lors du Fespaco à Ouagadougou les 25 et 26 février 2019 s’est terminé sur une intervention d’Aminata Dramane Traoré et Christiane Taubira. La séance était animée par Toussaint Tiendrébeogo. On trouvera ci-après l’intégrale transcription des deux interventions.

 

Aminata Dramane Traoré :

Je suis très heureuse de participer à ce colloque, et ne m’en voulez pas si je donne l’impression d’être exigeante ! Souvenons-nous Césaire : « Je n’ai pour âme que ma parole. Je parle et je veille. Je ne suis pas un redresseur de tort, je suis un redresseur de vie. Je parle et je rends l’Afrique à elle-même. Je parle et je rends l’Afrique au monde. Je parle et attaquant à leur base oppression et servitude je rends possible pour la première fois la fraternité ». Nous sommes invités ici à parler du chemin parcouru et à parler d’avenir. Je crois que rien n’a été omis : les luttes de résistance, le prix payé par les dirigeants qui ont voulu faire corps avec leur peuple, le néocolonialisme, les violences faites aux femmes. Tous ces enjeux ont été pris en charge.

Quand on nous dit à ce colloque qu’on a contribué à l’émergence d’une conscience collective, je n’en suis pas sûre. La question fondamentale de l’image de l’Afrique produite par elle-même pour contrer celle qu’on nous renvoie de nous-mêmes est centrale et nous interpelle aujourd’hui. Je suis impliquée comme vous le savez dans des questionnements concernant la mondialisation et les ravages du néocolonialisme. Quand on parle d’avenir, je ne sais plus. Je l’examine à la lumière de tous ces corps sans vie. Jamais dans l’histoire récente de l’humanité on a vu tant d’êtres humains éliminés dans l’indifférence générale. Il y a plein de morts. La crise migratoire est le meilleur baromètre de l’état de notre humanité, avec un point particulier sur la place de l’Afrique dans le monde. Quand je vois ces embarcations, je vois surtout des Noirs. Et quand je questionne les politiques migratoires de l’Europe, il n’y a pas de mystère. Le but est que les Africains restent chez eux en Afrique : on vient nous développer, dans le cadre d’un paradigme qui si j’en juge par l’insurrection des gilets jaunes n’a pas l’air de faire que des heureux là-bas non plus.

J’aurais aimé en partant d’ici entendre quelque chose qui émane de nous-mêmes, gens de culture, et non le discours construit sur la question migratoire ou le djihadisme. Je ne suis du tout d’accord avec la pensée dominante qui nous est servie comme cause de l’impasse actuelle qui est économique, politique, sociale, culturelle et environnementale. En regardant nos films comme membre du jury au dernier Fespaco, je me suis dit qu’il y a un extraordinaire potentiel de créativité, de transformation de l’Afrique conformément à nos intérêts, mais ne sommes-nous pas en train de perdre cette opportunité car nous nous fourvoyons dans la question du marché, comme les décideurs. Il y a une crise de la pensée du développement de l’Afrique, et notamment dans le débat sur la culture comme produit comme un autre. En tant qu’ancienne ministre je sais dans quelles circonstances on a bradé les salles de cinéma, la clochardisation des créateurs qui sont morts parfois pour deux sous. Ce sont des problèmes d’une gravité sans précédent et on ne peut être dans l’autosatisfaction. Il faut les prendre à bras-le-corps. Les politiques d’ajustement structurel qui ont laminé les systèmes éducatifs, la santé, l’assainissement, l’eau ont eu le même effet dans le domaine de la culture. On a demandé à l’Etat de se désengager. Quand j’étais ministre, j’avais à peine 100 000 $ pour ces régions du Mali en crise aujourd’hui. Après la guerre, il y a eu deux millions d’euros pour ces mêmes régions. L’argent existe, mais il ne vient que dans le cadre de la guerre qui est aussi un business. Les cinéastes, les écrivains qui ont besoin d’être aidés doivent s’aligner. Concernant les femmes, les scénarios sur l’excision ou la polygamie, tout ce qui nous fait douter de nous-mêmes, trouvent un financement. Si on s’attaque aux questions qui fâchent, c’est différent. Et ce qui fâche, c’est le retour en force dans anciennes puissances coloniales en quête de ressources naturelles et stratégiques. On est piégés.

Les cinéastes se voient eux aussi contraints de penser comment se vendre comme n’importe quel produit. La crise au Mali n’est pas que sécuritaire et humanitaire. Elle a d’abord été économique et politique, au nom d’un développement qui a des chances de se dérouler autrement si nous-mêmes nous nous posons les bonnes questions.

 

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Author: Olivier Barlet

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